A Sédhiou, les acteurs de l’école ne cachent plus leurs inquiétudes à un peu près d’une année de la fin du programme « Sukaabe Janngo 2 » visant à améliorer l’apprentissage de la lecture, la santé et la nutrition des enfants. De la localité de Bona à Sédhiou, des initiatives locales de pérennisation du programme se heurtent aux défis du financement.
À 20 km de Bounkiling (région de Sédhiou), le village de Bona se découvre après un parcours de combattant. C’est par une route cahoteuse faite de 5km de piste latéritique à moto et de contours enclavés qu’on y arrive. Avec plus de 13 000 habitants, cet ancien comptoir commercial devenu commune en 2008, regroupe 17 villages nichés dans le Fogny (en moyenne Casamance). Malgré son enclavement, Bona affiche aujourd’hui l’un des meilleurs taux de scolarisation du département de Bounkiling, grâce à ses trois écoles maternelles (dont une Case des tout-petits), quatorze écoles élémentaires, trois collèges et un lycée. Dans cette commune frontalière de la Gambie au nord, des enfants parcouraient plusieurs kilomètres à pied, matin et soir, pour rejoindre leur école. Une situation à l’origine de forts taux de déperdition scolaire enregistré par le passé. Aujourd’hui, ce souvenir est bien lointain !
Depuis l’introduction du programme « Sukaabe Janngo 2 » porté par Counterpart International dans certains établissements, les choses ont changé. Les écoles dotées de cantines scolaires enregistrent des progrès significatifs en matière de scolarisation et de performance. « Nous avons quatre écoles qui bénéficient de cantines scolaires grâce à l’appui de Counterpart International. Autrefois, le taux de scolarisation des garçons était bien plus élevé que celui des filles. Mais avec l’introduction des cantines, filles et garçons ont désormais les mêmes chances d’aller à l’école. Je dirais même que les filles sont aujourd’hui plus nombreuses à fréquenter l’école », témoigne Ibrahima Diédhiou, maire de la commune de Bona.

L’élu local constate une nette différence entre les élèves des écoles disposant de cantines et ceux qui n’en bénéficient pas. « Les enfants prennent le petit déjeuner et le déjeuner à l’école, ce qui impacte directement leurs résultats scolaires. Dans les écoles sans cantines, certains élèves abandonnent en cours de l’année », regrette-t-il.
Même constat dans l’ensemble de la région, notamment dans le département de Sédhiou. Selon Aba Diémé, chargé du bureau Santé et Nutrition à l’Inspection de l’Éducation et de la Formation (IEF) de Sédhiou, les cantines améliorent sensiblement le quantum horaire.
« La cantine, ce n’est pas seulement un repas chaud. C’est un intrant de qualité pour l’éducation. Elle impacte la santé, la motivation des enseignants, la mobilisation communautaire, etc.
Là où les cantines sont implantées, le taux de fréquentation atteint 100 %, parfois plus », souligne-t-il.

« Une couverture encore insuffisante »
Malgré les succès, la couverture reste faible : sur les 160 établissements scolaires élémentaires de la circonscription, seules 49 écoles et 8 préscolaires disposent de cantines scolaires. Au niveau du cycle moyen, l’État ne prend en charge que 3 collèges sur les 25 existants. Aba Diémé insiste sur la nécessité d’impliquer davantage les communautés et de renforcer la sensibilisation autour de la nutrition et de la santé scolaire. Il souligne d’emblée que le projet appuie dans le renforcement de la sensibilisation par rapport à la question de la santé des enfants, à la nutrition et à la mobilisation autour de l’école. « Donc l’impact est énorme », affirme t-il.
Le programme Sukaabe Janngo : un modèle intégré
Mis en œuvre par Counterpart International et ses partenaires dont CICODEV Afrique, Sukaabe Janngo 2 est un programme intégré d’alimentation scolaire visant à améliorer l’apprentissage de la lecture, la santé et la nutrition des enfants. Il valorise l’utilisation de produits locaux pour une alimentation scolaire durable. « Le projet a fait de grandes réalisations et pratiquement tous les indicateurs sont au vert. Par exemple, si on prend les champs communautaires, on s’est fixé comme objectif d’atteindre une centaine dans les 285 écoles. Aujourd’hui, on en est à plus de 213, donc pratiquement le double. Il en est de même pour les jardins par rapport au nombre d’élèves à nourrir chaque jour », se réjouit Youssoupha Dièye, manager régional du programme à Kolda et Sédhiou.
« Le nerf de la guerre : le financement »
Lors du Conseil interministériel de septembre 2024 sur la rentrée scolaire, il a été révélé que le Sénégal compte 14 330 établissements sans cantines. Une réalité préoccupante pour les acteurs locaux.
Youssoupha Dièye de Counterpart International, invite à prendre en main le financement de l’alimentation scolaire. En outre, il encourage les services de l’État qui ont participé à la réussite du programme à capitaliser les modèles qui ont été proposés pour assurer la continuité des cantines scolaires.Il s’agit selon lui, de valoriser le modèle des achats locaux qui permet aux groupes d’achats des Comités de Gestion d’Écoles (CGE) accompagnés par les IA et IEF de pouvoir acheter à travers des marchés contractualisés suivant les procédures de marchés publics. Aussi promouvoir l’agriculture à travers les jardins scolaires et champs de démonstration. Ce modèle contribue au développement de l’économie solidaire basée sur l’approche chaîne de valeur. « Il faut pérenniser les modèles existants, notamment celui des achats locaux, qui permet aux Comités de Gestion d’Écoles (CGE), avec l’appui des IA et IEF, de s’approvisionner via des marchés contractuels. Cela soutient les chaînes de valeur agricoles locales, améliore la productivité et renforce les revenus communautaires », explique Youssoupha Dièye.

À Bona, le maire entend lancer des projets d’appropriation communautaire des cantines. « Nous voulons impliquer les structures sportives locales dans la mise en place de champs villageois qui pourraient alimenter les cantines. Nous comptons aussi mobiliser les fonds transférés aux Collectivités pour la jeunesse et les sports », projette Ibrahima Diédhiou qui dit avoir échangé avec les acteurs communautaires sur son programme et se dit prêt à mettre à leur disposition des intrants et des moyens matériels. Il souligne par ailleurs que les terres de la commune sont fertiles avec une abondance de la pluviométrie qui va au-delà des 1 200 millilitres. « Il faut maintenant une organisation efficace », insiste-t-il.
À l’IEF de Sédhiou, les Comités de Gestions d’Ecoles sont renforcés pour maintenir les cantines « Nous sommes en train d’organiser ces communautés-là et les expatriés autour des champs scolaires, des vergers pour accompagner. Il s’agira de maintenir la cantine scolaire, autrement dit sa pérennisation, puisque son importance n’est plus à démontrer », souligne Aba Diémé.
Toutefois, ces initiatives locales pour pérenniser le programme se heurtent aux insuffisances de financement. « La communauté seule ne peut pas prendre en charge les cantines pendant huit à neuf mois. Il faut une implication réelle de l’État », plaide M. Diémé, déplorant également l’absence de ligne budgétaire dédiée au sein des Collectivités territoriales. Il appelle à la mise en œuvre effective de la loi sur l’alimentation scolaire. « Cette loi obligerait l’État et les mairies à inscrire une ligne budgétaire spécifique pour la restauration scolaire, tout comme pour la santé ou l’éducation. »
Pourtant en 2012, le Sénégal a adopté une politique d’alimentation qui reconnaît la restauration scolaire comme une opportunité de valoriser la production locale. Mais ces initiatives n’ont pas connu un grand succès. Une étude menée en 2022 par le Programme alimentaire mondial (Pam) révèle que la couverture des cantines scolaires au Sénégal n’est que de 24,3%.





























